dimanche 26 février 2017

Du bon usage de la corruption...



Que ce soit en Chine, en Europe ou ailleurs, la « loi de Su Chou » est une vérité universelle, même si elle connaît des variantes locales. Su Chou, c’est ce conseiller auquel l’empereur Yuwen Tai (507 – 556) fit appel un jour, alors que les caisses de l’Etat étaient vides et les fonctionnaires corrompus.


Yuwen Tai : Comment redresser cette situation désespérée ?
Su : En se servant des bureaucrates.
Y : Comment me servir des bureaucrates ?
S : Emploie des bureaucrates corrompus pour te débarrasser des bureaucrates corrompus.

Y (très surpris) : Pourquoi employer des bureaucrates corrompus ?
S : Si tu veux que les bureaucrates travaillent pour toi avec un zèle maximal, tu dois leur offrir des avantages. Si tes moyens sont insuffisants pour satisfaire leur appétit, et ils le seront toujours, tu dois leur donner du pouvoir et de l’autorité et leur permettre d’en faire usage pour exploiter le peuple. De cette façon, leurs appétits sont satisfaits.
Y (d’abord enthousiaste, puis à nouveau perdu) : Les bureaucrates corrompus bénéficient du pouvoir et de l’autorité que je leur donne, mais moi, quel est mon avantage ?

S : C’est là le cœur de l’art d’être prince. Pour employer des bureaucrates corrompus, tu devras en même temps combattre la corruption, c’est là le seul moyen de tromper le peuple et de maintenir ton pouvoir.
Y (surpris mais satisfait) : Donne-moi plus de détails sur cette façon de faire.
S : Elle comporte un double advantage. Premièrement, il n’existe pas de bureaucrate parfaitement vertueux. Ce n’est pas des bureaucrates corrompus que tu dois te défier, mais de ceux qui désobéissent à tes ordres. Au nom de la lutte contre la corruption, débarrasse-toi de ceux qui te désobéissent et ne conserve que les plus obéissants. De cette façon, tu renforces ton pouvoir et tu gagnes le soutien du peuple en prime. Deuxièmement, le fait que ces bureaucrates sont corrompus te fournit une excuse et un moyen. S’ils osent te trahir, emprisonne-les pour corruption. Les bureaucrates corrompus ont toujours peur de perdre leur poste et par conséquent t’obéiront au doigt et à l’œil. D’où l’on voit que la lutte contre la corruption est le meilleur instrument pour gérer les bureaucrates corrompus. Si tu n’emploies pas de fonctionnaires corrompus, tu perds le meilleur instrument pour les contrôler et tu ne pourras pas longtemps les maintenir sous ton autorité. Si tes fonctionnaires ont les mains propres, ils seront aimés du peuple. S’ils désobéissent, tu n’auras pas de prétexte pour les éliminer. Si malgré tout tu te débarrasses d’eux, cela produira le mécontentement du peuple et peut-être même des émeutes. C’est pourquoi il faut employer des bureaucrates corrompus pour faire le ménage parmi les corrompus de l’administration, et faire d'eux tous tes alliés les plus loyaux. Mais il y a autre chose...
Y : Autre chose ?
S : L’emploi de bureaucrates corrompus provoque le mécontentement et le désordre.
Y (surpris et choqué) : Quel est le moyen de résoudre ce problème ?
S : Le seul moyen est de lancer une campagne anti-corruption tout en renforçant ta communication avec le peuple. Il faut prouver que tu te préoccupes du peuple pour apparaître comme un bon empereur, tandis que ces bureaucrates corrompus sont les mauvais éléments. De cette façon, tu te défausses sur eux. Le peuple ne se rappellera jamais que c’est toi qui les as nommés. Pour entretenir le peuple dans l’idée que tu es un bon souverain, il faut lui faire comprendre que cette corruption est à l’opposé de tes intentions initiales. Que ces bureaucrates corrompus ont tout gâché.
Y : Mais que faire des bureaucrates corrompus qui causent tant de souffrances au peuple?
S : Débarrasse-t-en et fais triompher la justice ! L’argent qu’ils lui ont soutiré, tu le mets dans tes poches. Ainsi tu exploites le peuple sans être accusé de le faire. Ainsi, tu emploies ces bureaucrates pour gagner le soutien inconditionnel de nouveaux bureaucrates. Se débarrasser des opposants sous prétexte de lutte contre la corruption, s’enrichir en éliminant les fonctionnaires corrompus, tel est l’art des princes !


Toute ressemblance avec des personnes ou des événements contemporains serait évidemment fortuite et ne pourra entraîner le versement de droits d’auteur ou de royalties aux héritiers de Su Chou dont on a d’ailleurs perdu la trace.

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